Journal of Canadian Art History / Annales d'histoire de l'art canadien

Archive des numéros précédents

Vol. XXXIII:2 (2012)

Éditorial

Martha Langford

L’expression artistique des croyances et sentiments religieux est un sujet qui revient periodiquement dans la recherche en histoire de l’art. Le corpus est enorme et sujet a interpretation. On peut en faire une lecture mystique, spirituelle, institutionnelle, iconographique, psychanalytique, linguistique, anthropologique ou ideologique … la liste d’approches possibles est tres longue. Aussi fascinantes que puissent avoir ete et continuent a etre ces pistes de recherche, le phenomene contraire – l’iconoclasme – a ete egalement fertile en litterature savante, et promet encore davantage dans une culture attentive aux histoires non ecrites, a la codification des connaissances interdites et a l’art de l’ekphrasis. Cependant, toute recherche de ce genre sur l’histoire, et l’art religieux, au Canada et ailleurs, demeure un sujet delicat et parfois litigieux. Ses chroniqueurs, conservateurs, critiques et praticiens dissimulent souvent leurs etudes derriere le paravent laique des politiques identitaires et de la culture materielle.

Éditorial Invité

Loren Lerner

Les articles que j’ai choisis pour ce numero special sur l’art et la religion sont significatifs en ce qu’ils apportent un certain eclairage sur un theme qui surgit de facon persistante dans la production d’art au Canada, parfois a contre-courant de l’interpretation des critiques et des conservateurs de musees. En traitant du travail qui se fait dans un contexte canadien, ces essais etudient une culture qui a favorise des developpements remarquables dans ce secteur. Etant donne l’importance de la liberte d’expression dans une societe canadienne pluraliste, il est significatif que les expressions visuelles contemporaines de sentiments religieux se soient developpees en grande partie en dehors des institutions religieuses. Comprendre ces expressions devient particulierement pertinent lorsqu’on considere que le Canada est un pays d’immigrants qui appartiennent a differentes religions, et qu’on reconnait que les questions reliees aux politiques identitaires et a leurs manifestations visibles sont essentielles pour l’etude du tissu social canadien. De plus, le climat socioculturel canadien actuel est fortement affecte par un nouveau genre de conf lit largement repandu et de plus en plus interprete non seulement selon des parametres nationaux, mais a travers le prisme postcolonial de l’identite religieuse et culturelle. Cet examen de l’art et de la religion au Canada fournit aussi une tribune pour reagir contre les campagnes menees par des organisations religieuses qui creent des conflits internes entre les societes.

Articles

Rejection and Renewal

Art and Religion in Canada (1926–2010)

Loren Lerner

In 1979, as part of a series of performances by members of the artist-run centre Véhicule Art in Montreal, Tim Clark (1943–) performed A Reading of “On Obedience and Discipline” from The Imitation of Christ, by Thomas à Kempis. The chosen text, by the German monk Thomas à Kempis (ca. 1371–1479), contrasts the fleeting nature of earthly joy with the eternity of happiness to be found in God, the mystery of Redemption, and the love of Jesus Christ. Clark stepped before the camera, removed his shirt, slipped a black leather gauntlet onto his right hand, knelt before the book, and, raising his right hand to cover his face, began to yell the words. When the reading was over, he removed the glove and walked away.

Résumé traduit :

Rejet et renouveau

l'art et la religion au Canada (1921–2010)

En 1979, Tim Clark (n. 1943) a interprété A Reading of “On Obedience and Discipline” from The Imitation of Christ, by Thomas à Kempis (« Sur l'obéissance et la discipline, de L'Imitation de Jésus Christ par Thomas à Kempis »). La main gantée, dans la performance de Clark, était une référence au Docteur Folamour, personnage interprété par Peter Sellers dans le film satirique de Stanley Kubrick, Docteur Folamour ou comment j'ai appris à ne pas m'en faire et à aimer la bombe (1964). Clark a cessé de citer des textes religieux quand il s'est rendu compte que les artistes qui focalisaient sur la religion risquaient de voir les enseignants, les autres étudiants et les critiques d'art refuser de s'y intéresser, quand ils n'étaient pas ouvertement hostiles. Le premier exemple canadien d'un rejet de l'art religieux, et le plus influent, est Paul-Émile Borduas (1905–1960), chef de file du mouvement automatiste au Québec et auteur principal du Refus global (1948), qui dénonçait l'identité collective catholicocentriste du Québec.

Thunderbirds and Concepts of Transformation in the Art of Norval Morrisseau

Carmen L. Robertson

Over the course of his fifty-year career, Anishinaabe artist Norval Morrisseau (1931–2007) or Copper Thunderbird (Miskwaabik Animiiki) fashioned a unique visual language that articulated a wide variety of artistic themes, including shamanistic conceptions. He explored three main spiritual directions in his life – traditional spiritual teachings within the Anishinaabe culture, Christianity, and Eckankar – and these are also reflected in his art.

Résumé traduit :

L'Oiseau-tonnerre et le concept de transformation dans l'art de Norval Morrisseau

L'artiste anishinaabe Norval Morrisseau (1931–2007), ou Copper Thunderbird (Miskwaabik Animiiki), a construit, au long d'une carrière de cinquante années, un langage visuel unique qui formule une grande variété de thèmes artistiques, y compris des concepts chamaniques. Morrisseau a exploré au cours de sa vie trois directions spirituelles principales qui sont reflétées dans son art : les enseignements spirituels de la culture anishinaabe, le christianisme et Eckankar. Chacune de ces forces spirituelles influence l'artiste de diverses manières, et il en réunit des aspects pour informer son sens personnel de la spiritualité.

The Story of Life

A Ceramic Mural by Lorraine Malach

Susan Surette

In 2003, a ceramic tile project for the renovated reception area of the Royal Tyrrell Museum in Drumheller, Alberta, was made possible through funds from the Alberta provincial government; museum director Dr. Bruce Naylor expressed interest in working with local artist Lorraine Malach (Regina, Saskatchewan, 1933 – Drumheller, Alberta, 2003). In her proposal for The Story of Life, Malach explained that the purpose of the mural was to make the idea of “deep time” – the vastness of the geological time scale – accessible to the museum's audience, and suggested a composition that would bring this concept into the present1 by using “human forms and symbols” to portray “evolution, diversification, and extinction through the ages.” The resulting ten-panel sculpted ceramic mural of unglazed fired beige clay now mounted along the museum's reception area wall is three metres high, fifteen metres long, and about thirty centimetres deep. Directed floodlights dramatically illuminate The Story of Life, heightening the play of shadow and light on the complex symbols and larger than life-size human forms on its high relief surface.

Résumé traduit :

The Story of Life

murale en céramique par Lorraine Malach

La murale de céramique en relief The Story of Life – « L'histoire de la vie » – a été installée à l'entrée du Royal Tyrrell Museum, Drumheller, Alberta, en 2003. Cette institution provinciale d'éducation et de recherche mondialement connue dessert le grand public et la communauté scientifique, et s'intéresse particulièrement à la riche histoire paléontologique de l'Alberta. La céramiste Lorraine Malach (1933–2003) a conçu cette murale pour rendre accessible aux visiteurs du musée le concept du temps profond, en représentant les processus d'évolution, de diversification et d'extinction par des figures humaines abstraites et des symboles scientifiques. Les dix panneaux d'argile cuite non vernie, beige, de quinze mètres de hauteur et de trente centimètres de profondeur, sont dramatiquement éclairés afin de souligner les surfaces sculptées de cette composition complexe.

Wassily Kandinsky's Concerning the Spiritual in Art and the Video Works of Sylvia Safdie, Marisa Portolese, Marielle Nitoslawska, and Sarindar Dhaliwal

Loren Lerner

In 1949, Clement Greenberg, an American art critic who was closely associated with modern art in the United States, categorically ejected religion from modernism by stating that art had to be “uninflated by illegitimate content – no religion or mysticism or political certainties.” In his essay on modernist painting in 1960, he upheld his belief that none of the arts need religion: “The arts could save themselves from this levelling down only by demonstrating that the kind of experience they provided was valuable in its own right and not to be obtained from any other kind of activity.”

Résumé traduit :

Du spirituel dans l'art de Wassily Kandinsky et les vidéos de Sylvia Safdie, Marisa Portolese, Marielle Nitoslawska et Sarindar Dhaliwal

En 1949, le critique d'art Clement Greenberg a catégoriquement éjecté la religion du modernisme, déclarant que l'art ne devait pas être « gonflé par un contenu illégitime – aucunes certitudes religieuses, mystiques ou politiques ». Plus récemment, comme l'historien de l'art et critique Donald Kuspit l'a maintes fois répété, la théorie de la peinture moderniste de Greenberg a été la phase finale de la « déspiritualisation » de l'art en le réduisant entièrement à l'état de « médium matériel ». Bien qu'aujourd'hui peu d'artistes occidentaux affirment explicitement leur adhésion à des croyances religieuses ou à des affiliations dénominationnelles, il y a une résurgence du religieux dans l'art contemporain. Le philosophe et sociologue allemand Jürgen Habermas a adopté le terme « société post-séculière » pour signifier le retour aux liens religieux qui n'ont cessé de se briser de façon dramatique après la Deuxième Guerre mondiale. Le présent essai examine un ensemble d'idées qui ont accompagné leur retour actuel au regard du texte clé de Wassily Kandinsky (1866–1944), Du spirituel dans l'art (1911).

Imaging Islam in the Art of Arwa Abouon

Valerie Behiery

Since the events of September 11, 2001, there has been no shortage of literature and societal debate on the growing visibility of Islam in Europe and the United States, including on art from or related to the Muslim world. But despite the numerous exhibitions dedicated to “contemporary Islamic art,” little, if any, scholarship has directly addressed the meaning and effect of the increasing number of visual references to Islam as a lived and living practice in contemporary art. Arwa Abouon (1982–) is a Libyan-Canadian Muslim artist whose work is openly informed by Islamic religious, cultural, and artistic traditions. In this essay I explore the imaging of Islam in her work and map how it relates to wider questions of taxonomy, gender, and self as well as to other dimensions of her practice. The approach I take to Abouon's work may seem disarmingly straightforward: it is anchored in the practice and event of looking, as I, like Doris von Drathen, consider the act of spectatorship and the encounter with a work of art an attempt, and sometimes a successful means, to meet an or the other.

Résumé traduit :

L'image de l'islam dans l'art d'Arwa Abouon

La visibilité croissante de signes reliés à l'islam, aux musulmans ou au monde musulman dans l'art contemporain mondial est dû à deux facteurs : l'intégration du Golfe Persique dans le marché de l'art international et le nombre croissant d'artistes de descendance musulmane qui vivent, travaillent et exposent en Europe et en Amérique. Ce phénomène explique l'émergence et l'utilisation devenue commune de l'expression « art islamique contemporain ». Cette expression, cependant, est impropre la plupart du temps. Référent géographique plutôt que stylistique, elle est utilisée pour désigner l'art produit par des artistes demeurant dans des pays à majorité musulmane – ou originaires de ces pays –, plutôt que pour délimiter la nature du contenu artistique. Et, effectivement, l'art ainsi classifié démontre une variété d'attitudes envers l'islam et les traditions culturelles islamiques, y compris la dérision. Les artistes d'origine musulmane vivant en Europe et en Amérique et travaillant à l'intérieur des paramètres établis, des modalités visuelles et des institutions de l'art contemporain, utilisent des thèmes islamiques ou reliés à l'islam généralement pour aborder des questions postcoloniales ou identitaires.

Sacred Manifestations

The Making and Meaning of Mosques in Canada

Nadia Kurd

A 1940s tourism booklet on Edmonton, Alberta, describes the city as the ideal gateway to the north and praises it for its central location in Canada. Throughout the booklet the tourist (and possibly the potential investor) is presented with Edmonton's many virtues as a picturesque yet growing natural resource–based and global economy. Somewhat surprisingly, it also refers to two communities that contribute to the city's cosmopolitan image, noting the existence of a Chinatown and the presence of Canada's first “Moslem temple” the Al-Rashid Mosque. While it may seem odd that either of these communities is credited with giving Edmonton a sense of global presence, their mention provides a glimpse of Canada's increasingly diverse cultural and religious landscape, although it gives an inaccurate portrait of the prevalent attitudes towards belonging, citizenship, and immigration in Canada during the 1940s. Unlike the Chinese community of this period, Edmonton's predominately Arab Muslims had been neither fully defined as or considered as being part of a racial Other distinct from their Euro-Canadian counterparts. Upon their arrival in Canada, many community members had become somewhat assimilated by adopting English names and marrying non- Muslims and could, as a result, often legally or socially pass for being white. The Al-Rashid mosque, with its two hexagonal minarets and makeshift metal dome, was for many the only visible marker of their religious identity in Edmonton.

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Manifestations du sacré

construction et signification des mosquées au Canada

En tant que structure historique distincte, la mosquée est une institution importante dans la vie religieuse et séculière du musulman, car c'est un lieu où on peut apprendre à connaître l'islam, s'adonner à la supplication et recevoir l'appui de la communauté. Le présent article examine la construction et la signification de deux types distincts de mosquée, celles qui ont été bâties spécifiquement comme mosquées et celles qui sont des structures existantes réaménagées, et pose la question : qu'est-ce qui constitue une mosquée au Canada ? Et, le plus important, quelle est la valeur symbolique de ces édifices ? Citant en exemple les mosquées Al-Rashid (Edmonton, AB), Baitul Islam (Vaughan, ON) et Assunna Annabawiyah (Montréal, QC), cette étude montre les stratégies visuelles divergentes employées dans ces constructions pour exprimer leur identité islamique. Pour les mosquées construites avec une intention spécifique, comme Al-Rashid et Baitul Islam, des marques visibles comme le dôme ou le minaret, non seulement confirment l'importance de l'architecture islamique monumentalisée, mais expriment aussi la force de ces signes comme formes symboliques dans la diaspora musulmane. En particulier pour les membres de la mosquée Baitul Islam, qui font partie du mouvement islamique Ahmadiyya, les formes authentiques d'architecture islamique confirment leurs lieux de culte comme mosquées et, ultimement, leur propre statut de musulmans.

Dybbuks of Derrida

Traces of Deconstruction in Contemporary Jewish Art

Louis Kaplan

The title of this essay is designed to give a decidedly Jewish twist to one of Jacques Derrida's well-known books – Specters of Marx (1994). In this work Derrida introduced the portmanteau hauntology as a way to register the spectral surplus of ontology that marks our being in the world as a being haunted. Hauntology evades the metaphysics of presence and introduces haunting into every concept to the extent that ontology becomes the forever failing attempt to exorcise the ghost from the concept. As Derrida writes, “To haunt does not mean to be present, and it is necessary to introduce haunting into the very construction of a concept. Of every concept, beginning with the concept of being and time. That is what we would be calling here a hauntology. Ontology opposes it only in a movement of exorcism.” While such uncanny and spectral logics occupied Derrida in the last decade of his life, and to this extent we might say that he became haunted by hauntology, it is interesting to note that he never invoked or conjured the dybbuk, a Jewish version of these spooky specters, in his vast corpus of writings. As the spirit of the deceased that inhabits and cleaves to the body of a living person, the dybbuk is part and parcel of this uncanny class of beings between. Indeed, the dybbuk provides a wonderful parasitic figure for thinking about the practice of deconstruction itself or as a double of itself.

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Les dibbouks de Derrida

traces de déconstruction dans l'art juif contemporain

Le présent essai examine de quelle façon certaines stratégies et idées reliées au regretté philosophe français Jacques Derrida et à la déconstruction hantent et inspirent une sélection de productions de l'art juif contemporain dans les médiums de la photographie, de la vidéo et du film. Alors que la pensée de Derrida, après Spectres de Marx, s'est développée autour de l'hantologie, le présent essai se tourne spécifiquement vers la figure juive du dibbouk pour démontrer comment elle fait écho aux idées de Derrida et à sa relation liminale et complexe avec le judaïsme et la pensée juive.

Réflexions

A Letter to Montreal

Making Love with Jesus

AA Bronson

from : AA Bronson, born Michael Tims, formerly a hippy, a member of the artists' group General Idea, and a pagan become a Buddhist; now an artist and healer, focusing on issues of queerness and healing, studying for my Master of Divinity at Union Theological Seminary in New York City, and artistic director of the Institute of Art, Religion, and Social Justice, which I founded, together with my colleague Kathryn Reklis, at the seminary last year.

Résumé traduit :

Lettre à Montréal

Faire l'amour avec Jésus

Le discours d'ouverture du symposium art +religion , à Montréal, fondait sa structure sur l'épitre de Paul aux Galates, lettre de première importance écrite pour exhorter les croyants à rester fermes dans la foi et à adhérer aux principes éthiques mis de l'avant par Jésus. Bronson, se situant lui-même comme survivant d'un traumatisme et, en tant qu'homosexuel, comme témoin de la violence, de la maladie et de la mort qui ont affecté sa communauté, a parlé de sa révolte contre les notions d'identité individuelle et artistique et de ses tentative de trouver sa voix théologique dans un monde où l'art contemporain n'est pas à l'aise avec le christianisme, et où le christianisme n'est pas à l'aise avec l'art contemporain.

Œuvres des artistes

L'art contemporain et la religion au Canada

oeuvres choisies

Denis Longchamps

La galerie d'images dans ce numéro des AHAC présente des œuvres de Goota Ashoona (n. 1967), Thérèse Chabot (n. 1945), Robert Houle (n.1947), Ed Pien (n. 1958), Ted Rettig (n. 1949) et Mitch Robertson (n. 1974). Ces artistes ont été choisis pour leur relation créative et engagée avec la religion : certains ont été directement inspirés par des textes sacrés ou par leurs expériences avec les institutions religieuses, alors que d'autres ont puisé à même leurs croyances spirituelles personnelles. Les conséquences de ces moments sont révélées dans leurs œuvres.

Résumé traduit :

Contemporary Art and Religion in Canada

A Selection of Works

The gallery of images in this issue of JCAH presents works by Goota Ashoona (1967–), Thérèse Chabot (1945–), Robert Houle (1947–), Ed Pien (1958–), Ted Rettig (1949–), and Mitch Robertson (1974–). Chosen for their creative and profound engagement with religion, some of the artists were directly inspired by sacred texts and experiences with organized religion, while others drew from private spiritual moments, revealing the effects these moments had had on their lives.